Mars 2020. La France entre en confinement. Les baccalauréats sont passés en contrôle continu, l’orientation Parcoursup se fait à distance, et la totalité d’une génération de lycéens entame sa procédure post-bac dans des conditions inédites. Quatre ans plus tard, nous disposons de cinq années pleines de données Parcoursup (2020 à 2024) pour faire le bilan : quelles filières ont vraiment changé, lesquelles sont stables, lesquelles ont reculé ?
Voici l’analyse, formation par formation, de l’effet COVID sur le paysage de l’orientation post-bac française.
Le big picture : 12 vs 14 millions de candidatures
| Année | Formations | Candidatures totales | Admis totaux | Capacité totale |
|---|---|---|---|---|
| 2020 | 12 760 | 10 583 484 | 673 692 | 752 094 |
| 2021 | 13 396 | 11 850 147 | 652 449 | 766 905 |
| 2022 | 13 644 | 11 903 071 | 635 308 | 766 205 |
| 2023 | 13 869 | 12 149 717 | 638 078 | 771 221 |
| 2024 | 14 079 | 12 181 596 | 649 547 | 770 362 |
Source : Parcoursup 2020-2024.
En cinq ans, le volume total de candidatures a augmenté de 15 % (10,6 → 12,2 millions), alors même que le nombre de bacheliers est resté à peu près stable (650-700 000 par génération). La cause principale : chaque candidat dépose plus de vœux qu’en 2020 — effet d’une stratégie d’orientation devenue plus défensive.
Le nombre d’admissions est resté quant à lui stable autour de 650 000, malgré une légère hausse de la capacité (+2,4 %). Une partie de cette stabilité s’explique par une démographie post-bac stable et par le fait que la capacité augmente surtout dans les filières non-saturées (Licences, BTS), pas dans les filières les plus demandées.
Le palmarès des hausses : qui explose en candidats ?
Voici l’évolution des candidats moyens par formation, par grande filière agrégée :
| Filière | Cand. moy. 2020 | Cand. moy. 2024 | Δ |
|---|---|---|---|
| École de Commerce | 1 084 | 1 729 | +59,5 % |
| PASS | 2 258 | 3 473 | +53,8 % |
| CPGE | 930 | 1 314 | +41,2 % |
| Autre formation | 384 | 431 | +12,4 % |
| Licence | 944 | 992 | +5,0 % |
| École d’Ingénieur | 1 563 | 1 620 | +3,6 % |
| Licence LAS | 936 | 862 | -7,8 % |
| BTS | 478 | 373 | -22,0 % |
| EFTS (formations sanitaires/sociales) | 295 | 187 | -36,6 % |
| IFSI | 4 229 | 2 670 | -36,9 % |
Note : la baisse “apparente” en IFSI vient en partie de l’élargissement du périmètre statistique (de 329 à 518 formations IFSI sur Parcoursup, l’écart venant de l’intégration des UFR santé). Sur cohorte stable, la baisse réelle est de -13,6 %.
Les gagnants
1. Écoles de Commerce (+59,5 %)
Le post-bac commerce a connu une explosion structurelle. En 2020, environ 1 080 candidats par école ; en 2024, près de 1 730. La hausse s’explique par : - L’ouverture massive des Programmes Grande École post-bac (ESSEC BBA, EDHEC BBA, EMLyon Global BBA…) accessibles directement après bac - La désaffection partielle des prépas commerciales qui rebattent les vœux vers une voie “BBA direct” plus rapide - Le développement de campus de marque française à l’étranger (avec admission depuis Parcoursup)
2. PASS (+53,8 %)
Le succès massif du PASS depuis sa création en 2020 reflète l’effet vocationnel post-COVID. Les médians 2020 : 2 258 candidats. Médian 2024 : 3 473. Le PASS est devenu, en 4 ans, le premier ratio “candidats par formation” du système. Le filtrage est en conséquence devenu extrême : 36 % de taux d’accès médian, et 20 % d’admis avec mention TB+ (voir notre article dédié au PASS).
3. CPGE (+41,2 %)
Surprise pour ceux qui pensent la prépa en déclin : les CPGE n’ont jamais reçu autant de candidatures. Cand. moy 2020 : 930. 2024 : 1 314. Le rang du dernier appelé G1 médian augmente de 339 à 380 (+12,1 %), confirmant un resserrement réel de la sélection. L’effet vient des “MP2I” récemment créées (nouvelle voie informatique en CPGE), du regain d’attractivité des écoles d’ingénieurs sur prépa, et d’un retour à la stratégie sécurisante post-COVID.
Les perdants
1. BTS (-22 %)
Le BTS perd une candidature sur cinq en 4 ans. Cand. moy. 2020 : 478. 2024 : 373. Le rang du dernier appelé G1 reste stable autour de 42, signe que le niveau d’entrée n’a pas baissé — c’est la demande qui s’effondre. Causes probables : - Concurrence directe du BUT, qui a “monté en gamme” (Licence Professionnelle reconnue, débouchés universitaires plus ouverts) - Désaffection pour les filières services et tertiaires (le gros des BTS) - Captation par l’apprentissage et les CFA hors-Parcoursup
2. EFTS (Établissements de formation en travail social) (-36,6 %)
Les formations de travail social s’effondrent en candidatures (moy. 295 → 187). Cela traduit le désengagement post-COVID des vocations sociales (à l’inverse du soin, où les vocations se sont d’abord renforcées). Le métier d’éducateur spécialisé, d’assistant social, peinent à attirer.
3. IFSI (-37 % apparent, -13,6 % réel)
Voir notre article dédié IFSI : sur cohorte stable, la chute est de -13,6 % en 4 ans, après un pic en 2021. L’effet “applaudissements de 20h” s’est rapidement épuisé, et les conditions de travail révélées pendant la crise ont eu un effet répulsif.
Le baromètre par discipline
Au-delà des grandes filières agrégées, voici l’évolution par discipline thématique sur cohorte stable (formations présentes en 2020 ET 2024) :
| Discipline | Périmètre | Cand. moy. 2020 | Cand. moy. 2024 | Δ |
|---|---|---|---|---|
| Lettres / Histoire / Philo | Licence + CPGE Lettres | 602 | 832 | +38,0 % |
| Informatique | Licence + BUT + ECoIng | 1 049 | 1 179 | +12,3 % |
| IFSI | IFSI strict | 4 270 | 3 687 | -13,6 % |
Source : Parcoursup, formations présentes 2020 ET 2024.
Grande surprise : les Lettres montent de 38 %. Alors même que la rumeur publique parle de “désaffection des humanités”, les données montrent l’inverse : à offre comparable, les Licences de Lettres, d’Histoire, de Philosophie ont gagné un tiers de candidatures en 4 ans. La cause possible : effet “littéraire post-pandémie”, regain pour les sciences humaines via les contenus en ligne et les podcasts, et stratégie de réorientation des bacheliers généraux sans projet précis vers les voies les plus larges.
Informatique : montée modeste (+12 %). La désinformation médiatique veut que “tout le monde se met à l’info”. En réalité, la hausse réelle des candidats par formation est de 12 %, c’est-à-dire modérée. La nouveauté principale est que les capacités ont, elles, fortement augmenté (notamment via BUT Info, MP2I, écoles d’ingénieurs spécialisées), ce qui absorbe la demande sans tension excessive.
Le rang du dernier appelé : la vraie mesure de la difficulté
Plutôt que le taux d’accès (qui dépend largement de la demande et de l’offre), le rang du dernier appelé G1 mesure jusqu’à quel rang dans le classement Parcoursup de l’établissement il faut être pour avoir une proposition. Voici son évolution médiane par filière :
| Filière | G1 médian 2020 | G1 médian 2024 | Δ |
|---|---|---|---|
| BTS | 41 | 42 | +2 % |
| Autre formation | 60 | 61 | +2 % |
| École de Commerce | 592 | 580 | -2 % |
| EFTS | 61 | 67 | +10 % |
| Licence | 323 | 356 | +10 % |
| CPGE | 339 | 380 | +12 % |
| PASS | 1 857 | 2 298 | +24 % |
| École d’Ingénieur | 338 | 305 | -10 % |
| Licence LAS | 607 | 508 | -16 % |
| IFSI | 1 745 | 2 801 | +60 % (effet périmètre) |
Source : Parcoursup 2020-2024. À périmètre élargi.
Quelques enseignements : - En PASS, le rang d’admission médian a bondi de 24 % en 4 ans. Conjugué à la hausse de 54 % de candidatures, c’est cohérent : PASS est plus tendu et plus rude qu’en 2020. - En CPGE, +12 % en rang G1 médian. Pas spectaculaire, mais réel. - En Licence, +10 %. La licence “moyenne” voit son rang médian glisser de 323 à 356 : 33 places de plus à descendre pour combler les capacités. Effet de la multiplication des vœux. - En École d’Ingénieur, -10 % : voilà un cas où le rang d’admission diminue. Les écoles d’ingénieurs post-bac ont massivement étendu leurs capacités (Polytech, INSA, UTC, ENSEA, ESEO…) sans toujours capter une demande équivalente, donc le filtre se desserre.
Bilan en 4 conclusions
1. La crise sanitaire a fait des choix d’orientation des choix défensifs. Le post-bac 2020-2024 a vu monter les formations à statut institutionnel fort (CPGE, PASS, Écoles de commerce) au détriment des voies sans certitude immédiate (BTS, formations sociales).
2. La vocation soignante a fait un aller-retour complet. Pic 2021, retour en arrière en 2022-2024 jusqu’à reperdre les gains. L’effet COVID sur l’IFSI est aujourd’hui résorbé, voire inversé.
3. L’informatique n’est pas l’eldorado que la rumeur publique décrit. Hausse réelle modeste (+12 %), et capacités étendues qui absorbent cette demande. Les vrais marchés tendus en info se concentrent sur les CPGE MP2I et quelques écoles d’ingénieurs spécifiques.
4. Les humanités ne sont pas en chute libre — au contraire. À offre stable, les Licences de Lettres/Histoire/Philo ont gagné 38 % de candidatures en 4 ans. C’est probablement la donnée la plus inattendue de cet exercice.
L’effet COVID sur Parcoursup, finalement, n’est pas tant une transformation structurelle qu’un accélérateur de tendances pré-existantes : montée du PASS et des écoles de commerce, lent déclin du BTS, dévalorisation administrative du travail social. La vraie surprise — la résistance des humanités — est probablement la plus belle leçon des cinq dernières années.
Données : Parcoursup 2020-2024 (data.gouv.fr). 14 079 formations en 2024, dont 11 072 présentes les 5 années consécutives.